Le meilleur coach de Ligue 2005 et 2015 souffre d’une maladie neurodégénérative. Dans quelle mesure le jeu de tête y a-t-il contribué ? Cécile Traverse interroge dans un livre impactant.
Il est des interviews plus difficiles à recueillir que d’autres. Celle-ci en fait partie. Interrogée au sujet de la dernière parution de son livre, "Jean-Marc Furtan, le don d’une vie" (avec Clément Commolet, éditions Amphora), Cécile Traverse, sa femme, témoigne du combat qu’elle livre avec son mari touché par une maladie neurodégénérative. Les mots sont sobres, pudiques, évitent de verser dans le larmoyant et provoquent cependant notre émotion. Il est vrai que le technicien a toujours fait preuve d’une considération et d’une estime véritables pour notre magazine tout d’abord, puis, par la suite, pour la plateforme. Il y a de cela 18 ans, alors que VESTIAIRES faisait ses premiers pas et que certains coachs, disparus dans les limbes de l’oubli depuis, nous snobaient, Jean-Marc Furlan avait tout de suite perçu comment notre rédaction entendait remplir sa mission autoréalisatrice d’accompagnement des éducateurs. Et c’est en vertu de cette ambition que celui qui a été désigné meilleur entraîneur de Ligue 2 en 2005 et 2015 et qui est parvenu à faire remonter à 5 reprises une équipe de la deuxième division au niveau supérieur, avait pris le temps de répondre aux questions de ceux dont il n’avait pas besoin pour sa propre gloire. Au-delà même du portrait d’un grand technicien du football français et du constat de l’évolution de sa maladie, l’auteure déborde sur un avertissement aux allures de réquisitoire sur le peu de considération accordée aux effets du jeu de tête et de ses possibles conséquences.

Face à la maladie neurodégénérative dont souffre votre mari, plusieurs options étaient envisageables, pourquoi avoir choisi d’écrire un livre ?
Parce que l’écriture est quelque chose que vous pouvez faire au calme et protégé. Parce qu’elle permet de remettre en perspective le cheminement que l’on est obligé d’entreprendre lorsque la maladie est là. Mais aussi bien sûr parce que Jean-Marc est mon homme et qu’écrire relevait d’une évidence. Comme je le dis aux joueurs auprès desquels j’interviens : "Lorsque vous vous sentez perdus, en perte de repères, faire le parcours dans votre tête ne suffit pas, il faut vous armer d’un stylo." Enfin, ce choix répond à une promesse. Lorsqu’il était encore en capacité d’échanger, nous avons discuté ensemble de l’évolution de sa maladie et de ce que nous devions faire. Je nous revois en janvier 2025 sur notre terrasse en train de discuter et de conclure que la seule façon de rester dignes face à l’épreuve qui nous arrivait était de lui donner du sens en portant témoignage au travers d’un ouvrage.
"Jean-Marc a eu cette phrase étonnante : "On a fait n’importe quoi !" "
Ce livre dépasse largement le cadre du simple témoignage. Il semblerait que vous souhaitiez vous adresser également à l’ensemble du monde sportif et principalement aux footballeurs.
C’est exact ! Le contraire aurait été étonnant. Jean-Marc et moi avons passé la majeure partie de notre vie professionnelle auprès des joueurs et des entraîneurs. Au travers de notre situation, nous souhaitions pouvoir communiquer, informer et alerter sur les effets et les conséquences de la pratique à haute intensité. Notamment sur l’impact du jeu de tête répété sur les fonctions cognitives. La première fois où nous avons abordé le sujet, Jean-Marc a eu cette phrase étonnante : "On a fait n’importe quoi !" Je n’ai pas eu le réflexe de lui demander qui était ce "on" précisément, ni sur l’instant, ni même après. Aujourd’hui que ses capacités de communication sont très réduites, je le regrette. Certainement, la rédaction de ce livre tend à esquisser une réponse à cette question.
Votre ouvrage semble établir une relation de cause à effet entre cette maladie et les commotions dont tous les joueurs sont victimes à un moment ou à un autre de leur carrière. Cependant, à notre connaissance, le nombre de cas de pathologies neurodégénératives chez les anciens footballeurs ne semble pas poser problème…
Dans le cas de mon mari, on reste sur une ambiguïté de diagnostic (DLFT avec SLA ou encéphalopathie chronique traumatique ndlr). La bonne nouvelle étant que le traitement est le même dans les deux cas, et heureusement puisque l’ECT, autrement désignée sous l’appellation de « démence pugilistique », ne peut être diagnostiquée que par autopsie. Qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre, le football peut avoir sa part de responsabilité, seule la puissance du lien change. Conscient de cette réalité, le neurologue qui suit Jean-Marc a décidé d’envoyer tous les examens à un collège de spécialistes en neuroradiologie et ceux-ci ont clairement indiqué que son passé de joueur expliquait certainement en grande partie l’apparition et l’évolution de la maladie.
"Un exercice durant lequel un jeune ou un enfant joue avec un ballon de la tête 30 fois en l’espace de 5 minutes est forcément discutable"
Est-ce que cela vaut au titre d’avertissement ?
Le problème majeur tient aux commotions cérébrales mais peut-être autant, si ce n’est plus encore, à tout ce qui semble anodin. Il faut savoir par exemple que le jeu de tête répété peut entraîner un dysfonctionnement cérébral qualifié de « sous-commotionnel »… Dans cet ordre d’idée, un exercice durant lequel un jeune ou un enfant joue avec un ballon de la tête 30 fois en l’espace de 5 minutes est forcément discutable. Même si certaines données restent préliminaires, des recherches ont démontré qu’une très courte série de jeux de tête suffit à entrainer des modifications dans le cerveau. Si ces dernières ne semblent pas persister au-delà de 24 heures, l’éventualité d’un effet cumulatif et les conséquences de la répétition sur une carrière interrogent. On prétend que les modifications constatées dans le fonctionnement cérébral et cognitif se rétablissent rapidement. Cependant lorsqu’on creuse, on a tôt fait de constater qu’il s’agit d’affirmations qui ne reposent sur rien de très concret. Par exemple, rien n’indique formellement que ces modifications sont éternellement réversibles. Les mécanismes de rétablissement ne courent-ils pas le risque de devenir insuffisants lorsque ces lésions se multiplient ? Sur la question des commotions cérébrales, les résultats sont sans ambiguïté : la recherche établit un lien clair entre la survenue de commotions cérébrales répétées, même mineures, et le risque de développer une maladie neurodégénérative. En fonction du poste, du genre, et surtout du nombre de commotions, de leur caractère rapproché, du temps que les victimes prennent pour récupérer, le risque fluctue mais ce lien est bien présent et inquiétant. Sommes-nous certains de faire tout ce qu’il convient ?
Avez-vous des éléments factuels ou chiffrés pour étayer cette affirmation ?
Les études varient, mais prenons celle réalisée par l’université de Glasgow en 2019 sur un échantillon de plus de 7600 anciens footballeurs professionnels. Cette dernière établit que ces joueurs ont développé environ 3,5 fois plus de maladies neurodégénératives qu’une population générale comparable. Ce n’est pas un résultat isolé. Le fait est que les informations sont rares et que les joueurs professionnels, par exemple, n’ont aucune idée des risques qu’ils encourent. Par ailleurs, il me semble que les footballeurs amateurs et surtout les parents des enfants doivent aussi avoir accès à ces informations. Pour l’ensemble de ces raisons, il me paraissait essentiel de susciter l’interrogation et la curiosité de chacun d’entre nous.
Aimeriez-vous souligner autre chose sur la sortie de votre livre ?
Oui, depuis que ce livre est paru, depuis que les gens en ont pris connaissance, je suis étonnée du nombre de témoignages reçus quotidiennement. Témoignages des acteurs du football qui font preuve de l’affection profonde que Jean-Marc a su susciter autour de lui, mais aussi des manifestations de compassion de personnes qui n’ont aucun rapport avec le monde du ballon rond. Chacune d’entre elles prouve combien ce sujet des pathologies neurodégénératives résonne en chacun de nous. Certainement parce que tout le monde est confronté à un moment ou à un autre de sa vie à la maladie d’un proche.

Extraits
Jean-Marc souffre d’une maladie neurodégénérative particulièrement complexe et déroutante qui, au fil de son évolution, se décline en plusieurs tableaux. Il s’agit d’une dégénérescence lobaire fronto-temporale (DLFT – versant cognitif de la maladie) associée à une sclérose latérale amyotrophique (SLA – versant moteur de la maladie). Après une fonte musculaire impressionnante, il semble depuis quelques mois que la forme motrice (SLA) se soit stabilisée (…). Malgré la stabilisation du versant moteur, les dommages antérieurs compliquent la circulation de l’information entre son cerveau et ses quatre membres, altérant sa capacité à se mouvoir et induisant une lenteur de ses actions. Chaque pas est compté et tout déplacement doit être calculé, d’autant qu’un syndrome parkinsonien modéré complète le tableau depuis six mois et accentue ses difficultés. Après discussions entre spécialistes, une autre possibilité a été avancée : Jean-Marc pourrait, en réalité, être touché par une encéphalopathie chronique traumatique (ECT), appellation plus récente de la démence pugilistique, une dégénérescence cérébrale due à plusieurs traumatismes crâniens, dont le diagnostic n’est réalisable que post-mortem. Ces pathologies s’entremêlent, rendant la lecture de ce que nous vivons difficile, plongeant parfois notre quotidien dans une surveillance infernale. »
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Tant pis si ses nuits sont troublées, tant pis s'il allume la télévision et me réveille parfois en plein milieu de mon sommeil. Ces petits désagréments ne pèsent rien face au bonheur de me coucher et de me réveiller à ses côtés. Un lit médicalisé sera peut-être obligatoire, un jour. Il va aussi perdre en autonomie dans sa vie quotidienne, donc il faudra élargir notre petite équipe. J'en ai conscience, comme il m'arrive de regarder les couloirs de notre maison et de me demander si une chaise roulante y passerait.
L'évolution motrice n'est pas la plus inquiétante. Je suis bien plus préoccupée par la façon dont ses capacités cognitives pourraient se détériorer. Il se peut qu'un jour il ne me reconnaisse pas, et que le lien que nous parvenons à maintenir s'évapore. Cela me procurera une grande peine, mais je n'ai pas peur. En revanche, je crains terriblement que son langage soit altéré au point de ne plus pouvoir exprimer ce qu'il ressent, donc sa souffrance. Un soir, il était assis sur le canapé et ne cessait de souffler, comme quelqu'un qui a mal, qui est incommodé. Il était incapable de me dire où et comment. Et encore moins si j'étais dans le vrai de le penser.
Je me suis sentie désemparée, et effrayée à l'idée que la situation puisse se reproduire fréquemment. Ne pas pouvoir deviner et mesurer sa souffrance est la chose qui me terrifie le plus. Si je ne sais pas le lire, comment l'aider ? Le sauver ?
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En janvier 2026, notre petite équipe s'est étoffée d'une professeure de chant. L'amie qui s'occupe des séances de yoga m'avait encouragée en ce sens lorsqu'un jour je lui ai expliqué que Jean-Marc poussait parfois la chansonnette, et combien c'était bouleversant pour moi. Rendez-vous compte : il n'est aujourd'hui quasiment plus capable de construire une phrase, mais les chansons qu'il connaît sont accessibles dès qu'il entend leur mélodie. Il semble que la mémoire musicale soit une fonction cognitive étonnamment résistante aux maladies du cerveau. Ne cherchant pas ses mots, ces derniers s'imposent d'eux-mêmes. Il est donc capable de réciter des paroles de chanson avec un naturel déconcertant. La première fois que j'en ai pleinement pris conscience, j'étais au volant. Il adore une chanson de Vianney, intitulée Beau-papa. Imaginez-vous le choc de l'entendre formuler avec toute la spontanéité du monde : « Et si l'averse nous touche toi et moi, on la traverse à deux, à trois. Et si l'averse nous touche, toi et moi, prends ma main de beau-papa ». Je fais attention à ne pas m'effondrer en larmes devant lui, car le contraste entre ses difficultés à parler et sa légèreté à chanter me prend aux tripes. Alors, je chante avec lui, et s'opère alors un miracle de partage, un cadeau de la vie, un instant hors du temps, où la maladie paraît si loin. Un moment de grâce à l'état brut posé sur un fil, en équilibre.
Raphaël VARANE, lanceur d’alerte
L’ancien défenseur central de l’équipe de France et du Real de Madrid a rédigé la préface de « Jean-Marc Furlan, le don d’une vie ». En grande partie pour mettre en garde contre les risques inhérents au jeu de tête : "Lire les premières phrases du livre que vous tenez entre les mains a suffi à me convaincre d'accepter d'en écrire la préface. J'ai évolué, comme Jean-Marc Furlan, au poste de défenseur central. Je partage aujourd'hui avec sa femme Cécile une même ambition : alerter le plus grand nombre sur les risques encore trop confidentiels que les commotions cérébrales et la pratique du jeu de tête peuvent engendrer dans la vie d'un footballeur et, par ricochet, dans celle de ses proches…"
Un entraîneur, cinq promotions en Ligue 1
Défenseur central aux 466 matchs professionnels, Jean-Marc Furlan n'a pas tardé à enfiler la casquette d'entraîneur. Dès 1993, il se lance avec les débutants de l'AS Libourne, puis comme adjoint, avant de prendre les rênes de l'équipe première en 1997 alors que le club est relégué en CFA 2. Pendant sept ans, il fait monter le FC Libourne Saint-Seurin jusqu'en National, jalonnant le parcours de beaux parcours en Coupe de France. En mai 2004, diplômé du DEPF, il est engagé par l'ES Troyes AC, qu'il fait monter dès sa première saison en Ligue 1. L'UNFP le sacre meilleur entraîneur de Ligue 2. Après des passages à Strasbourg et à Nantes, il retourne à Troyes en 2010-2011 et réédite l'exploit : une nouvelle montée en Ligue 1. S'il ne parvient pas à maintenir le club aubois dans l'élite, il le fait remonter dès 2014-2015 et devient le premier entraîneur à recevoir un deuxième trophée de meilleur entraîneur de Ligue 2. En 2016, il rejoint le Stade brestois et, en trois ans, transforme le club finistérien et le propulse en Ligue 1 en 2019. Il retrouve ensuite l'AJ Auxerre en 2021-2022 et, après dix ans d'absence dans l'élite, mène les Bourguignons jusqu'en Ligue 1 pour une cinquième promotion en première division en 17 ans.
